La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

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L'engagement littéraire

BEN MOUSTAPHA DIEDHIOU

PROFESSEUR DE Français des Lycées

benmoustaphadiedhiou@yahoo.fr

L'engagement littéraire

                    La question de la littérature engagée a constitué un axe majeur du débat littéraire au cours du XXe siècle. Plus qu'une histoire politique des écrivains, elle cherche à décrire et à comprendre comment se sont négociés les rapports entre littérature et politique. L'engagement désigne, dans une première approximation, le geste par lequel un sujet promet et se risque dans cette promesse, entreprend et met en gage quelque chose de lui-même dans l'entreprise d’écriture :

"Élever l'homme au-dessus de lui-même, le délivrer de sa pesanteur, l'aider à se surpasser, en l'exaltant, le rassurant, l'avertissant, le modérant, n'est-ce pas là le but secret de la Littérature ?" (A.GIDE, Feuillet d'automne, p. 220).

L'idée de l'engagement des écrivains remonte cependant au 18e siècle, quand la littérature est devenue le lieu et le moyen d'exercer sa responsabilité dans le monde. De l’Encyclopédie à l'affaire Dreyfus, les écrivains se sont engagés dans la cité. Plus largement, dès lors que l’on prend la parole, on s'engage, on engage sa vision de la société, du monde : on agit sur ses contemporains. Prétendant s'adresser à tous, on prend la responsabilité d'une parole qui dira quelque chose de nous tous, pour nous tous, c’est-à-dire que tout écrivain doit savoir qu’il est impliqué dans ce qu’il écrit, et qu’il implique également son lecteur. Il doit écrire en s’engageant consciemment, en sachant qu’il écrit toujours pour un public désigné, qu’il répond à une urgence. Claude ROY dira à ce propos :

 « [Les écrivains engagés sont ceux qui écrivent] non pas parce qu’ils sentent la nécessité de se faire décerner un certificat d’utilité publique, mais parce que c’est plus fort qu’eux, qu’il leur faut dire ce qu’ils ont à dire »

La déclaration que voici pourrait être signée par la quasi-totalité des écrivains négro-africains : l’écrivain, partie intégrante du peuple, doit exprimer les peines, les joies de ce dernier, son combat pour l’amélioration de sa condition. L’artiste africain a à lutter contre l’impérialisme culturel, le colonialisme et le néo-colonialisme et leurs agents noirs. Il lui faut défendre sa culture nationale, l’enrichir, la rendre révolutionnaire, consacrer ses œuvres à la lutte de tous les exploités pour une vie meilleure.

C’est donc à juste titre que l'écrivain, par le travail de la fiction et de la langue, par le déploiement de l'imaginaire, par la voix qu'éventuellement il porte dans la cité, qu’il prend part dans l'aventure humaine en s'engageant.  Cette littérature manifeste la prise de position de l’écrivain dans le champ social, par le biais de sa production.

Du point de vue politique, l’écrivain ne se contentera pas de témoigner plus ou moins objectivement ou d'exprimer plus ou moins ouvertement ses critiques. Il vient indiquer sur le plan politico-idéologique une alternative de conduite. C’est l’exemple de Gide soutenant le Communisme. Cependant la figure de politicien ne convient point à l’écrivain. Il est avant tout un homme proche du réel, tout en demeurant détaché car en tant qu'artiste il avait besoin de se maintenir sans attaches. L'artiste est un chercheur et non un "adhérent", nous dit Gide. Il estime que "toute Littérature est en grand péril dès que l'écrivain se voit tenu d'obéir à un mot d'ordre. Que la Littérature, que l'Art puissent servir la Révolution il va sans dire ; mais il n'a pas à se préoccuper de la servir (...). La Littérature n'a pas à se mettre au service de la Révolution. Une littérature asservie est une littérature avilie, si noble et légitime que soit la cause qu'elle sert" (A. GIDE, Littérature engagée, Gallimard, Paris, 1950, p. 58.)

En fait, dans tous ses écrits, l’écrivain engagé, ne cherche qu'à nous faire douter, à nous faire réfléchir, à remettre en question des valeurs courantes admises dans le domaine de la morale et de la psychologie. On peut dire que GIDE a donné à la Littérature un rôle presque unique, celui qui permet à l'écrivain et donc à lui-même de se découvrir, de se connaître :  "le véritable artiste reste à demi inconscient de lui-même lorsqu'il produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n'arrive à se connaître qu'à travers son œuvre"

Cette position est du reste nettement opposée à celle qui conçoit la Littérature comme simple miroir où se reflètent tous les événements et tous les problèmes d'une communauté. Pas plus, donc, une "littérature-miroir", mais une littérature qui soit à même de proposer du nouveau au peuple qui, à son avis, est plus capable que la bourgeoisie "paresseuse, jouisseuse et veule" à s'élever jusqu'à lui.

Pour GIDE, "Littérature" est synonyme de "Communion". Mais communier avec qui ? Il répond : "Communier avec le peuple. C'est toujours par le peuple, par la base, qu'une littérature reprend force et se renouvelle" (A. GIDE, Littérature engagée, p. 88.)

Mais ici "communier" ne veut pas dire "incliner la culture vers le peuple". Communier avec le peuple, ça veut dire contribuer à l'élever, l'aider à la connaissance que l'homme peut et doit prendre de lui-même. Gide dira :

"Je m'inquiète, je l'avoue, d'entendre au Congrès des Écrivains, à Moscou, grande quantité d'ouvriers de toutes sortes qui demandent aux écrivains : parlez de nous, représentez-nous, peignez-nous" (A. GIDE, Littérature engagée, p. 92)

CONCLUSION

Cet exposé propose une réflexion qui transcende les frontières de la stricte littérature pour travailler sur les relations du littéraire et du monde. De ce point de vue, la question de l’engagement telle qu'elle est posée par et dans la littérature semble riche de lectures de d’enseignements. Il a paru fécond de susciter un dialogue autour d'un concept tout à la fois accueillant et discriminant : la notion d'engagement traverse les études littéraires et constitue donc un légitime lieu commun pour échanger, afin de comprendre comment la littérature se saisit de l'événement ou est saisie par lui, le constitue, le représente ou même l'occulte.

 

 

 



11/11/2010

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