La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

Explication de quelques fonctions de la littérature

BEN MOUSTAPHA DIEDHIOU

PROFESSEUR DE Français des Lycées

benmoustaphadiedhiou@yahoo.fr

 

« Fonctions de la Littérature »

 

I - Littérature et morale

 

a – « Corriger les hommes en les divertissant »

 

Considérant que la Comédie doit corriger les mœurs par le biais du rire, Molière assigne à la littérature, le théâtre en particulier, une fonction éminemment didactique et morale. Il précise cette idée en ces termes :

« C’est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre précisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant mais on ne veut point être ridicule ». Mais ces « vices ridicules » sont aussi « les vices [du] siècle ».

La littérature est donc, de ce point de vue, une observation critique de la vie sociale dont elle fustige les travers.

 

b – La littérature est une école de vertu

 

Fidèle aux conceptions  de la littérature antique, la Tragédie, en inspirant la terreur et la pitié, révèle, à travers le destin d’un héros, les contradictions de la condition humaine. Ainsi, parlant de sa pièce Phèdre, Racine dira qu’il a atténué la culpabilité de l’héroïne de façon à concilier morale et tragédie.

Mais, « Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même. Les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer  tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. »

Prise sous cet angle, la Littérature, par le biais de la Tragédie, se donne pour mission d’instruire moralement le spectateur. Elle est donc une école où l’on enseigne la vertu. Cependant, il faut retenir que l’instruction morale est indissociable du divertissement.

 

c – « On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction »

 

La critique didactique et morale est la finalité essentielle de la littérature. Ainsi, l’écrivain est celui qui, par le biais de son œuvre, permet aux hommes de corriger leurs défauts. Huet dira dans son Traité de l’origine des romans (1670) :

« La fin principale des romans […] est l’instruction des lecteurs. Mais comme l’esprit de l’homme est naturellement ennemi des enseignements […] il le faut tromper par l’appât du plaisir et adoucir la sévérité des préceptes par l’agrément des exemples […]. Ainsi, le divertissement du lecteur que le romancier habile semble se proposer pour but, n’est qu’une fin subordonnée à la principale, qui est l’instruction de l’esprit et la correction des mœurs. »

 

d – L’expérience des autres

 

Par nature, l’homme, prisonnier de son expérience et de ses valeurs propres, ne peut comprendre l’expérience des peuples lointains. Seuls l’art et la littérature lui permettent de connaître la diversité des expériences humaines :

« L’art transmet d’un homme à l’autre, pendant leur bref séjour sur la Terre,  tout le poids d’une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de la vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d’en prendre possession, comme si elle était nôtre. » (Alexandre Soljenitsyne, Discours de Stockholm, 1970, in  Les Droits de l’écrivain, Paris, Seuil, 1972).

 

 

 

 

 

 

 « Fonctions de la Littérature »

II - Littérature et politique : la question de l’engagement

 

a – La littérature doit s’inscrire dans les luttes de son temps

Partant du postulat selon lequel  « toute œuvre est une action », Victor Hugo définit dans William Shakespeare ce que doit être l’action spécifique du théâtre et, au-delà, de toute œuvre littéraire.

« Soyez utiles, servez à quelque chose. Ne faites pas les dégoûtés quand il s’agit d’être efficaces et bons. L’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore. » (Victor Hugo, William Shakespeare, 1864, p.208)

Hugo affirme donc la nécessité, pour le dramaturge, de s’inscrire dans les luttes de son temps qu’elles soient scientifiques, politiques ou intellectuelles. L’œuvre d’art doit concilier le Beau et l’utile, « il s’agit d’être efficaces et bons ». Si l’artiste « cherche la solitude » nécessaire à sa création, il ne cherche pas l’isolement et reste inclus dans la société des hommes auxquels il dévoue son œuvre.

Cette intégration de l’art au réel et à ses problèmes n’est pas pour autant une déperdition. L’œuvre d’art doit s’inscrire dans les problèmes du temps et concourir à la marche au progrès des sociétés. Ainsi, contrairement aux thèses des partisans de « l’art pour l’art », « l’utile, loin de circonscrire le sublime, le grandit », l’art peut donc être « art pour le progrès ».

 

b – La responsabilité de l’écrivain

Partant de la prise de conscience de l’absurde, Sartre affirme, dans une formule devenue célèbre, que « l’existence précède l’essence ». L’homme doit donc se construire, donner sens à cette donnée vide, son existence, par ses actes. Il la déterminera par la mise en œuvre, parfois angoissante, de sa liberté au travers de son engagement.  L’écrivain, comme tout homme, et plus encore que tout homme, est donc amené à faire des choix qui l’engagent, il ne peut plus se tenir hors du monde et de ses problèmes, retiré dans la pure sphère de l’art. Son œuvre est le signe même de son engagement.

La position de Sartre en faveur de l’engagement est fondée sur l’analyse de la condition de l’écrivain et de l’œuvre littéraire : puisque « l’écrivain est en situation dans son époque », il doit s’inscrire dans l’histoire et mesurer sa part de responsabilité comme ont pu le faire Voltaire, Zola ou Gide en dénonçant les dénis de justice dont ils avaient été témoins. Car, qu’il le veuille ou non, son œuvre manifeste des choix politiques, il est responsable de ses silences mêmes. C’est pourquoi il doit s’engager délibérément dans l’histoire de son temps. Pour Sartre, « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent. » (Qu’est-ce que la littérature ?)

 

c – Il ne peut y avoir d’art populaire

L’art  constitue une des interrogations les plus constantes de la Recherche qui définit l’œuvre comme une élaboration esthétique permettant à l’écrivain de déchiffrer le « livre intérieur de signes inconnus » qu’il porte en lui. Bien avant les prises de position de Sartre ou de Robbe-Grillet, en d’autres termes, mais à partir d’un même questionnement, Proust pose le problème de l’engagement de l’œuvre d’art.

Selon Proust, il ne peut y avoir d’art patriotique puisque l’écrivain, au moment de sa création, ne doit pas avoir d’autre but que cette création elle-même : en définissant « ces lois, […] ces expériences, […] ces découvertes » qui constituent les étapes du processus créatif, il doit exclusivement tenir compte de « la vérité qui est devant lui » et elle seule, à savoir, la nécessité interne de sa propre création.

Ainsi, l’œuvre d’art ne doit avoir d’autre finalité que celle de sa vérité et de sa nécessité internes. Vouloir l’adapter à un public ou à une idéologie prédéterminés revient à la dénaturer.  Flaubert ne disait –il pas :

« L’Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. »

 

d – « Le service de la vérité et celui de la liberté »

Partant du constat de l’absurde, Camus fait de l’action le moyen de le dominer et de le dépasser. Dans ses romans (La Peste ; L’Homme révolté) il démontre la nécessité d’une action qui engage à la fois l’individu et le groupe. Il s’agit de lutter contre tout ce qui asservit l’homme, tant au plan social que politique. La révolte aboutit ainsi à la nécessaire solidarité humaine dans laquelle l’écrivain, tel que tout autre, est impliqué. L’artiste est, en effet, engagé dans la communauté humaine : il dit la condition de l’homme, dans une création artistique qui est vécue comme expérience de solidarité.  Il est donc au service de la vérité et de la liberté. Camus dira, dans L’Homme révolté, « La beauté, sans doute ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. »

 

e – Usages politiques de la littérature

La littérature, envisagée dans ses rapports à la politique, n’est ni ornementale ni superflue. Elle n’est pas non plus un modèle de valeurs transcendantes et intemporelles. Elle est utile à la politique « lorsqu’elle donne voix à qui n’en a pas », lorsqu’elle impose des valeurs « esthétiques et éthiques », et lorsqu’elle tend à la politique le miroir de sa propre remise en cause.

Italo Calvino ne disait-il pas : « On a donné à l’écrivain la possibilité d’occuper l’espace, vacant, d’un discours politique intelligible. Mais cette tâche se présente comme une facilité (il est trop facile de lancer des affirmations générales sans aucune responsabilité pratique), alors qu’elle devrait être la plus difficile qu’un écrivain puisse affronter. » (Calvino, La Machine littérature, Paris, Seuil, 1984)

 

 

 « Fonctions de la Littérature »

 

III - Littérature et culture

 

a – « La seule vie […] réellement vécue, c’est la littérature. »

La littérature est le seul moyen, pour le lecteur, de se connaître et de connaître le réel. En effet, selon Proust, la véritable littérature est celle qui permet au lecteur de « retrouver, de ressaisir, de […] connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons » parce que nous n’en avons qu’une approche incomplète, gênée par « la connaissance conventionnelle que nous lui substituons. » Ainsi, sans la littérature nous risquons de mourir sans avoir connu « ce qui est simplement notre vie ».

Mais l’art n’est pas seulement compréhension du moi par le moi, il est aussi, par le biais d’« une vision », le style de l’écrivain, la révélation de l’image subjective que chaque conscience se fait du réel. La littérature est donc « la seule vie […] réellement vécue ». L’œuvre littéraire offre au lecteur un univers particulier, une autre vision du monde, vecteurs de plaisir.

 

b – « L’art est un anti-destin »

Objet constant et privilégié des analyses de Malraux, l’art est compris comme un moyen de dépasser la mort, les limites du réel, dans la mesure où l’artiste, par son travail créateur, concurrence le monde. « Chacun des chefs-d’œuvre est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l’art sur le destin de l’humanité. L’art est un anti-destin. » Les créations artistiques se répondent ainsi d’un siècle à l’autre, d’une esthétique à l’autre, dans un véritable dialogue qui traverse les âges et défie la mort.

L’art est donc dialogue entre des civilisations et des esthétiques différentes, métamorphoses et résurrections d’une même tentative pour dépasser et vaincre la mort. L’art est alors ce qui affirme la force et l’honneur d’être homme.

 

c – Une mythologie vivifiante

 

La mythologie est ce qui forme l’âme humaine et lui donne sa spécificité. Selon Michel Tournier, « l’homme ne s’arrache à l’animalité que grâce à la mythologie ». Cette accumulation de récits lui permet de se connaître, de définir ses sentiments, voire de les éprouver. « L’âme humaine se forme de la mythologie qui est dans l’air ».

La littérature a pour fonction de réactiver la mythologie, d’empêcher que les mythes perdent leur valeur ontologique. L’œuvre littéraire qui devient mythe actif vit aux dépens de son créateur qui disparaît derrière elle.

 

 



11/11/2010

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 25 autres membres