La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

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Entretien sur la poésie de Aimé Césaire

BEN MOUSTAPHA DIEDHIOU

PROFESSEUR DE Français des Lycées

benmoustaphadiedhiou@yahoo.fr

 

                  « Entretien sur Césaire et la Négritude »

M. SADIO : Aimé Césaire et l’Afrique

De tous  les écrivains et intellectuels antillais, toutes générations confondues, Césaire est, en Afrique Noire, le plus connu et surtout le plus aimé, permettez-moi de dire celui dont l’œuvre a trouvé et trouve encore le plus large écho, l’homme dont le génie a marqué le plus profondément et marquera le plus durablement les consciences.

En parlant de cette préférence de Césaire aux autres antillais, je pense à René Maran l’auteur de Batouala qui déjà en 1921 attirait l’attention du monde sur les horreurs de la colonisation en Centre-Afrique ; Je pense aux Gouverneurs Eboué, Corenthin et Lisette qui furent aux côtés des africains au Palais-Bourbon ; Je pense à Paul Niger, à Guy Tyrolien, à Bertène Juminer, à Maryse Condé qui travaillèrent en Afrique ; Je pense aussi à Dorsinville, à Lemoine, à Brierre, à Chenet, à Sainville, etc. pour ne citer que ceux qui s’attardèrent un peu au Sénégal. Comment expliquez-vous cela ?

 

M. DIEDHIOU

Permettez-moi tout d’abord de lancer un salut fraternel à tous les auditeurs et auditrices de Laghem FM, et vous remercier de m’avoir invité à parler d’Aimé Césaire et de Négritude, et excusez-moi pour ce pléonasme, parce qu’il est aujourd’hui presque universellement reconnu que qui dit Césaire dit forcément Négritude et qui parle de Négritude, parle de la race noire, donc de l’Afrique et des Africains.

Comment comprendre l’amour des africains pour Césaire, leur préférence de Césaire à tous les autres Antillais ? Cette question se pose, car il est vrai que nombreux sont les intellectuels antillais, écrivains ou fonctionnaires, qui vinrent militer aux côtés des africains avant les indépendances. Pourquoi, de tous ceux-là les Africains préfèrent-ils Césaire ?

Je pense que c’est simplement une très longue histoire, une histoire d’amitié entre deux hommes, Senghor et Césaire, qui va ouvrir l’histoire d’un amour réciproque entre l’Afrique et Césaire. Egalement cette position privilégiée de Césaire en Afrique s’explique par le fait que longtemps il a été inscrit au programme des classes de Lycée entre la 2nde et la Terminale, et que Césaire est de ceux-là qui savent parler aux africains.

Avec Césaire, l’africain retrouve son histoire d’horreur et de sang, son angoisse et son espoir, son puissant rêve de liberté. Le continent noir est aussi présent par sa culture, menacée par le mépris et l’assimilation.

Et je pense que c’est cette considération qu’il a vis-à-vis de l’Afrique qui lui a valu l’amour et la reconnaissance des africains.

 

M. SADIO : Alors, doit-on s’étonner que cette présence de l’Afrique confine souvent à l’obsession, chez Césaire ? Par exemple, dans La tragédie du roi Christophe, il fait dire à son personnage le Roi Christophe :

« Afrique ! Aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans tes bras et puis tu me dévêtiras, me laveras. Défais-moi de tous ces vêtements, défais-m’en comme, l’aube venue, on se défait des rêves de la nuit. »

Egalement il dit dans un autre de ses ouvrages :

 « À force de penser au Congo / Je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves. » ?

 

M. DIEDHIOU

Absolument pas. Pour Césaire, l’Afrique n’est pas qu’un simple thème ; elle est l’essentiel, ce sans quoi tout le reste ne signifie plus grand-chose. Pour lui, on ne peut envisager la situation des antillais et le destin de la Négritude sans se référer à l’Afrique. 

 Et je pense d’ailleurs qu’il faut revenir aux circonstances qui ont présidé à la rencontre de Césaire avec l’Afrique pour comprendre son attitude vis-à-vis du continent noir.

 

M. SADIO : Dans quelles circonstances s’était faite cette rencontre ?

 

 M. DIEDHIOU

C’est le jour de son inscription au Collège Louis-le-Grand en 1931. Qui est-ce qu’il rencontre ? Senghor. Il dit, je le cite :

« A travers Senghor, c’est tout un continent que je rencontrais. Une terre dont je n’avais aucune idée, une image très vague, très confuse. […] En m’apportant l’Afrique, il m’apportait la clé de tout ce qui m’intriguait chez moi-même. […] Pour comprendre la Martinique, pour comprendre les Antilles, il fallait faire ce détour. Il fallait commencer par l’Afrique. »

 

M. SADIO : Comment Senghor aide-t-il Césaire à comprendre son monde, ses racines ?

 

M. DIEDHIOU

Lorsque Césaire rencontrait Senghor, tout ce qu’il connaissait de la race noire, c’étaient les Antillais, qui ont comme histoire la Traite Négrière et comme ancêtres les esclaves des plantations de canne à sucre. L’Afrique était à l’époque, pour lui, un continent très loin, très sombre, où vivent des sauvages. La rencontre avec Senghor devient pour lui une révélation, une résurrection : « Senghor m’a appris l’Afrique » se souvient-il « et je me suis dit africain ». Senghor lui racontait tout de l’Afrique. Tout à commencer par Djilor et la belle demeure de son père propriétaire terrien à Joal, les nuits de Sine sur les troupeaux endormis, « Koumba Ndoffène en son manteau royal » et Sira Badral la princesse Kabunké qui déclara « On nous tue Almamy, mais on ne nous déshonore pas » (Chants d’ombre), il lui parle de la lutte sénégalaise, des salutations, des valeurs : la Téranga c’est-à-dire l’accueil, la politesse, le Teddungal c’est-à-dire l’hommage, la Kersa c’est-à-dire la discrétion, la retenue ; bref tous ces usages qui s’opposent à l’image du nègre sauvage que les livres servaient aux antillais à l’époque.

Senghor donnait alors à Césaire des racines et Césaire vécut alors ce que Alex Haley raconte dans « Roots » qui signifie « Racines » en Français. Césaire s’est trouvé donc des ancêtres par procuration, grâce à Senghor.

 

M. SADIO : Quel effet cela va-t-il avoir sur Césaire ?

 

M. DIEDHIOU

Je pense qu’à partir de ce moment, Césaire commence à « savoir à quoi son nom l’appelle » pour reprendre les mots du Roi Christophe dans la Tragédie qui porte son nom. Il s’informe donc auprès d’autres africains, je veux nommer Alioune Diop, Birago Diop, Bernard Dadié, Mongo Béti avec lesquels il fonde la revue Présence Africaine ; il lit Léo Frobenius, Delafosse, Griaule, Leiris ; fréquente en plus de Senghor, Mamadou Dia, Houphouët Boigny, Fily Dabo Sissoko, Modibo Keïta ; bref tous ces porte-parole de l’Afrique noire.

Et désormais, il dépasse sa propre personne pour penser peuple, race, diaspora. Il donc récupéré l’Afrique. Et je pense que c’est ce déclic qui lui manquait pour se libérer de ses complexes d’infériorité et s’accomplir, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles sa poésie prend la forme d’une défense et illustration de la culture négro-africaine dont la richesse – exhibée, assumée, vécue – donne à son œuvre son originalité et son accent d’authenticité. Il dit dans un entretien :

« L’Afrique a représenté pour moi, évidemment le retour aux sources, la terre de nos pères, donc une immense nostalgie, un lieu d’accomplissement de moi-même. Je crois que je n’aurais pas été moi-même si je n’avais pas connu l’Afrique. C’était une dimension essentielle de moi-même que je découvrais à travers les africains. »

Je pense que cela justifie en partie que la poésie césairienne soit d’abord et avant tout africaine et que ces évocations obsédantes de l’Afrique  concourent à attester sa volonté de souligner l’origine africaine des nègres antillais qu’une sorte de dépersonnalisation amène parfois (surtout à la Martinique) à se sentir plus proches de la culture française. Césaire montre donc l’importance de l’Afrique dans l’imaginaire antillais.

M. SADIO : Aimé Césaire entre deux cultures

 

Nous savons que Césaire occupe une position particulière au confluent de deux cultures, et de surcroît c’est un poète engagé. Je le cite dans Cahier d’un retour au pays natal (p.48 et p.50):

« Eia pour la joie

 Eia pour l’amour

Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées. »

Et un peu plus loin, il dit parlant de ce qu’il veut être pour son peuple :

« Faites-moi commissaire de son sang

Faites-moi dépositaire de son ressentiment

Faites de moi un homme de terminaison

Faites de moi un homme d’initiation

Faites de moi un homme de recueillement

Mais faites aussi de moi un homme d’ensemencement

Faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes

Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. »

Comment comprenez-vous le mélange de niveaux de langue dans ces vers que je viens de citer ?

 

M. DIEDHIOU

C’est vrai que Césaire occupe une position particulière au confluent de deux cultures, celle antillaise et donc négro-africaine et celle occidentale, française. Et, il faut préciser d’ailleurs qu’il en éprouvait un malaise et un déchirement. C’est pourquoi nous percevons la rédaction du Cahier d’un retour au pays natal comme un effort de libération.

Pour les vers que vous avez cité, je pense qu’il y a là un glissement du niveau de langue, qui va de l’oralité (Eia) aux tournures élaborées (Faites-moi / Faites de moi). En fait, le poète révolté se construit une identité à la mesure de son engagement et de son combat. Il prend conscience de sa dignité et se délivre de ses aliénations parce qu’il veut être le meilleur défenseur de son peuple et pour cela il lui faut être très fort.

Et je pense que, c’est lorsqu’il a retrouvé toute l’énergie et la force nécessaires à son combat qu’il a pu dire :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

            Ainsi, en incarnant la révolte, Césaire s’inscrit dans la tradition des « poètes maudits » (Rimbaud et Baudelaire) qui ont mis leur plume au service de leurs indignations.

 

 

M. SADIO : Aimé Césaire et la Négritude :

On est en droit de s’étonner en constatant le degré d’engagement de Césaire dans la Négritude. Pourquoi créer ce mouvement ?

 

M. DIEDHIOU

Je pense que c’est précisément le besoin de retrouver une identité et une dignité bafouées qui le poussa à créer avec Senghor et Damas le mouvement de la Négritude, à une époque où l’identité et la culture noire avaient été sérieusement ébranlées.

C’est aussi pour répondre à cette angoisse de l’homme noir dans un monde qui se déshumanisait de plus en plus. En effet, dans ce monde où l’homme noir est constamment violenté, un certain désarroi se fait jour et c’est peut-être ainsi que la notion de Négritude connaît un regain de faveur. Il est évident qu’une certaine révolte, une certaine volonté de retrouver une identité culturelle et surtout de l’affirmer sont liées à la notion  de nègre et de Négritude.

 

M. SADIO : Négritude  et révolte :

La Négritude ne serait-elle pas simplement, dans ce cas, une orgueilleuse revendication d’une identité culturelle déniée ou bafouée ?

 

M. DIEDHIOU

Plus qu’une  orgueilleuse revendication d’une identité culturelle déniée, la Négritude est une conscience des limites de l’Occident civilisée et de l’efficacité à court terme de ses forces religieuses.

Elle est une prise de conscience d’une situation, un cri de révolte qui naît de la souffrance et surtout le rejet d’une certaine attitude noire faite d’asservissement consenti, mais aussi la dénonciation de cette soumission des noirs obtenue par le truchement de la violence physique de l’esclavage et de ses avatars, d’une part et d’autre part par la violence  morale d’une religion qui  a longtemps emprisonné le Noir dans la conscience de sa malédiction divine.

Enfin pour revenir aux définitions des chantres du mouvement, retenons avec Césaire que c’est la reconnaissance du fait d’être noir et la conscience de ce que cela implique c’est-à-dire un passé de souffrances et d’humiliations, et la revendication de la dignité d’homme. A cela Senghor ajoute, la Négritude c’est aussi l’ensemble des valeurs de civilisation de l’Afrique, c’est-à-dire ses cultures, ses arts et son histoire, « clamée par cent griots ».

 

M. SADIO : Aimé Césaire et les souffrances de son peuple :

Nous savons que longtemps les Antilles ont été présentées comme une terre paradisiaque avec ses couchers de soleil, sa baie, sa plage, l’eau nue, un spectacle vraiment beau à voir. Quelle était la réaction de Césaire par rapport à ces clichés ?

 

M. DIEDHIOU

Sa réaction c’est la dénonciation, le refus du mensonge. En effet, Césaire dénonce cette image faussement construite des Antilles, conçues comme  un paradis. Il n’hésite pas à insérer ces différents clichés (soleil, baie, plage, etc.) dans  un contexte qui les dément, celui du « soleil vénérien » qui annihile toute velléité de révolte chez le noir. Césaire dit :

« Je me retournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment. » (Cahier d’un retour au pays natal, p.7)

Il dénonce donc le lexique de fausseté qui poussait les antillais à la résignation silencieuse et présente plutôt les Antilles comme un lieu où règne la misère « une vieille misère pourrissant le soleil » (Cahier, p.8) et la déchéance sociale avec « les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouée. » (Cahier, p.8)

Césaire montre donc que la misère est le lot quotidien des habitants de cette région et que les Antillais souffrent en silence.

 

M. SADIO : La fonction du poète de la Négritude 

Dans vos réponses, le mot « dénoncer ou dénonciation » revient sous des formes variées. Cela me pousse à vous poser cette question : Quelle est le rôle ou la fonction du poète de la Négritude ?

 

M. DIEDHIOU

Il faut d’abord dire que le poète noir est celui à qui il n’est pas offert le privilège de faire de « l’art pour l’art ». Je pense que le poète de la Négritude, qu’il s’appelle Senghor, Damas ou Césaire, appartient à une communauté en difficulté, en quête de ses repères et à laquelle il doit porter secours, parce que ce peuple est confronté au mépris ambiant et à la négation de son identité, il est victime du racisme et éprouve la honte d’être lui-même et par conséquent ses intellectuels recherchaient l’assimilation. Voilà pourquoi le poète de la négritude, présentant une sensibilité à vif devant les souffrances et la fragilité de l’homme noir, ne devait point attendre passivement qu’un ordre supérieur vienne soigner son mal.

C’est pourquoi, je trouve qu’il  a plutôt une mission sociale, c’est-à-dire, à la fois morale, politique et culturelle et c’est en assumant cette responsabilité,  cette charge qui est liée à son art et à sa personne, qu’il devient le porte-parole de son peuple.

M. SADIO : Le poète nègre a une mission sociale :

 

En quoi consiste évidemment la responsabilité morale, politique et culturelle du poète vis-à-vis de son peuple ? Qu’est-ce que cela veut dire de façon beaucoup plus explicite ?

 

M. DIEDHIOU

Je pense que le poète de la Négritude est d’abord et avant tout un homme acquis à la cause du combat pour la dignité de l’homme noir, un combat dont il revendique  fièrement la paternité.

Ainsi, d’un point de vue moral, son rôle consiste à redonner confiance à l’homme noir en le dotant d’une identité, à galvaniser sa fierté en éveillant en lui les sentiments d’honneur et de dignité, à le rendre simplement meilleur parce que « fier du sang noir qui coule dans ses veines » (William Du Bois). En effet, face à une Europe arrogante, insolente, conquérante, la Négritude ne pouvait être que « la réappropriation de nous-mêmes par nous-mêmes », c’est-à-dire un enracinement. Et pour cela, il fallait  amener le noir à assumer sa responsabilité d’être nègre et par conséquent à ne point voir dans l’appellation « Nègre » une insulte mais plutôt à s’en glorifier.

Du point de vue politique, le rôle du poète noir consistait à défendre l’homme noir victime de préjugés raciaux, de la ségrégation, du racisme blanc. Il devait dénoncer l’injustice et la violence coloniales sous toutes leurs formes ; enfin rétablir la vérité falsifiée par des siècles de domination, je veux dire l’esclavage et la colonisation.

D’un point de vue culturel, le poète de la négritude devait valoriser tout ce qui fonde l’identité culturelle de l’homme noir. Il devait combattre l’idée du noir appartenant à un peuple sans culture, sans religion et sans civilisation. Il devait donc mettre en évidence les valeurs de culture et de civilisation du monde noir.

Je pense d’ailleurs que c’est la prise de conscience de cette lourde responsabilité par le poète et la détermination de l’assumer sans faille qui ont fait de la Négritude une arme efficace pour défaire le monde blanc, parce que simplement, le poète noir y porte l’espoir au bout de la révolte. C’est pourquoi, le poète met en scène un discours qui s’inscrit profondément dans le combat, dans le sacrifice de soi pour la race. La violence de ce discours peut se mesurer dans ces vers de Césaire :

« Ma Négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

Ma Négritude n’est ni tour ni cathédrale

Elle plonge dans la chair rouge du sol

Elle plonge dans la chair ardente du ciel

Elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. »

                                                                           (Cahier, p.46-47)

 

 

Fin de l’entretien.

 

……………………………………………………………………..

 

« Autour d’Aimé Césaire et la Négritude », un entretien avec Monsieur Ben Moustapha DIEDHIOU, Professeur de Français et Relais Pédagogique au Lycée de Ndoffane. Proposé par Monsieur SADIO.

Cet entretien a été réalisé le dimanche 25 mai 2008 pour le compte des auditeurs et auditrices de Laghem FM.

 

 

 

 

 

 



11/11/2010

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