La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

La voie de l\'excellence / Français Second Cycle

ENS  -  FASTEF

« Journée KOUROUMA »

Ce Mercredi 23 mars 2005

Amphi Kocc Barma Fall ( 10h – 15h )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ESPACE dans Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou KOUROUMA

 

COMMUNICATION  - 3

 

- Monsieur le Chef de Département de Lettres Modernes,

- Mesdames et Messieurs les organisateurs de cette journée,

- Chers Formateurs,

- Chers Collègues,

- Chers Elèves,

- Chers Invités,

            Présentant devant vous cet exposé sur « L’espace dans Les Soleils des Indépendances (1968) d’Ahmadou KOUROUMA », je suis sensible au très grand honneur qui m’est fait et dont je suis infiniment reconnaissant. Mais cet honneur, j’en ressens également les périls, d’autant plus que la brillante communication de Madame André Marie Diagne sur « La Vision de la tradition dans Les Soleils des Indépendances » semble avoir déjà épuisée de nombreuses questions.

C’est donc sur elle que je tenterai de m’appuyer, comme sur la pierre la plus sûre du petit édifice que j’ai essayé de construire.

 Je retiens pour commencer ma communication la dernière phrase du discours de Madame Diagne :

« Kourouma opère à une présentation interprétation ambivalente de tout ce qui arrive à ses personnages. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BEN MOUSTAPHA DIEDHIOU

PROFESSEUR DE Français des Lycées

benmoustaphadiedhiou@yahoo.fr

 

Une Lecture de l’Espace à Partir de l’Itinéraire de Fama

 

Que la question de l’espace occupe une place centrale dans le réflexion de Kourouma, c’est un truisme que de le rappeler ici. Si besoin était, il suffirait de relever les occurrences spatiales que l’on retrouve dès les premières lignes des Soleils des Indépendances ( la capitale, le lointain pays malinké natal, le long chemin, des pistes perdues, au village natal, derrière la case, etc.)  dans ce mouvement « aller-retour, plus de deux mille kilomètres. Dans le temps de ciller l’œil ! » ( p.9 ) entre la capitale et le lointain pays malinké.

Pour l’intellectuel Kourouma le problème de spatialité est central car c’est dans l’espace que seront diagnostiqués les troubles sociales et l’aliénation du personnage. Ce problème sera d’autant plus important que Fama sera en contact avec un espace en mutation permanent et où se définira sa position et ses rapports conflictuels avec les autres, notamment Bamba et les griots :

« Bâtard de bâtardise !lui ! lui Fama, descendant des Doumbouya ! bafoué, provoqué et injurié par un fils d’esclave. » ( p.18 )

Cette situation particulière de l’espace de Kourouma tout comme la focalisation de l’analyse sur le personnage nous incite à étudier l’espace en fonction des déplacements de Fama. Nous verrons en particulier comment cet espace devient peu à peu le réceptacle de toutes les anomalies constatées et vécues par Fama et par là, l’Afrique et les africains.

L’espace de la capitale est pour Fama un cadre d’expression de la violence oppressive, de l’aliénation, de la déshumanisation et de l’animalisation. Il y perçoit « la couleur de la misère et de la maladie (…) de l’outrage et du déshonneur. » ( p.22 )

D’entrée donc, dans Les Soleils des Indépendances, la représentation de l’espace suggère l’interaction entre la psychologie des personnages et leur cadre de vie. Trois espaces se retrouvent dans ce roman, à savoir la Capitale, l’arrière pays et la prison. Tous ces espaces sont, en effet, perçus et découverts en fonction des déplacements de Fama, un homme dont la situation existentielle peut se lire à travers les rapports qu’il entretient avec les espaces de la ville ou du village. Kourouma, à travers le traitement accordé à l’espace, montre comment s’opère le renversement d’un monde et la désorganisation de tout un système.

La première partie des Soleils des Indépendances révèle une structuration de l’espace par opposition avec d’un côté la capitale, pôle négatif et de l’autre le village, pôle positif. L’espace est donc organisé pour Fama en deux pôles antithétiques, celui de l’africanité authentique (Togobala du Horodougou) et celui de la bâtardise (la Ville, la Capitale). Progressivement, Kourouma remet en question ce système binaire par une forte idéalisation de l'espace du village. Le nostalgique Fama idéalise le Horodougou, espace de son enfance mais aussi d’une autre période historique.

« Ville sale et gluante de pluies ! pourrie de pluies ! Ah ! nostalgie de la terre natale de Fama ! Son ciel profond et lointain, son sol aride mais solide, les jours toujours secs. Oh ! Horodougou ! tu manquais à cette ville et à tout ce qui avait permis à Fama de vivre une enfance heureuse de prince manquait aussi ( le soleil, l’honneur et l’or) » ( p.21 )

Perçu dans l’imaginaire de Fama comme un paradis perdu, quand il vit dans la Capitale, le Togobala qu’il découvre est plus que décevant. Fama s’aperçoit  aisément que son village natal est devenu un village en ruine, un lieu de décrépitude et de dérision, un lieu qui abrite des conflits insolubles. Il ne subsiste dans ce Togobala natal de Fama rien qui puisse attirer le désir de rester, d’y vivre.

« Togobala, le village natal ! Les mêmes vautours (des bâtards, ce qui ont surnommé Fama vautour !), sûrement les mêmes vautours de toujours, de son enfance, se détachaient du fromager et indolemment patrouillaient au-dessus des cases. Des bœufs, des cabris, des femmes, canaris sur la tête, et puis vinrent les cases. Au nom de la grandeur des aïeux, Fama se frotta les yeux pour s’assurer qu’il ne se trompait pas. Du Togobala de son enfance, du Togobala qu’il avait dans le cœur il ne restait même plus la dernière pestilence du dernier pet. En vingt ans le monde ne s’était pourtant pas renversé. Et voilà ce qui existait. De loin en loin, une ou deux cases penchées, vieillottes, cuites par le soleil, isolées comme des termitières dans une plaine. Entre les ruines de ce qui avait été des concessions, des ordures et des herbes que les bêtes avaient broutées, le feu brûlées et l’harmattan léchées. » (pp.102-103)

Dès lors, dans la conscience de Fama, le système d’opposition ville-village se trouve bouleversé. Le héros de Kourouma est pris dans les contradictions de l’espace. Son monde est en déclin. Pire pour lui, la ville et le village sont devenus des espaces négatifs, des lieux corrompus par la bâtardise.

La position statutaire de Fama organise non seulement son comportement dans l’espace mais modèle par ailleurs son univers de représentations et de valeurs. Les idées de Fama et ses croyances trouvent leur expression la plus visible dans l’espace où il circule. Son comportement est  inséparable des contraintes spatiales qui lui sont posées. La possession de l’espace devient alors un enjeu stratégique, car maîtriser l’espace n’est pas seulement libération mais sans doute conquête d’un pouvoir perdu, pouvoir exprimé et impliqué par l’espace. Fama contemplant le quartier des blancs conclut que les noirs sont les véritables damnés de la terre :

« La rue, une des plus passantes du quartier nègre de la capitale, grouillait. A droite, du côté de la mer, les nuages poussaient et rapprochaient horizon et maisons. A gauche les cimes des gratte-ciel du quartier des blancs provoquaient d’autres nuages qui s’assemblaient et gonflaient une partie du ciel. Encore un orage ! Le pont étirait sa jetée sur une lagune latérite de terres charriées par les pluies de la semaine ; et le soleil, déjà harcelé par les bouts de nuages de l’ouest, avait cessé de briller sur le quartier nègre pour se concentrer sur les blancs immeubles de la ville blanche. Damnation ! bâtardise ! le nègre est damnation ! » (p.20)

Les mouvements de Fama témoignent maintenant de l’errance d’un être pris d’affolement devant la catastrophe : son système de valeur a été détruit sans être remplacé. Fama retourne à la ville sans savoir pourquoi, peut-être à cause de son état négatif. Son désenchantement va crescendo. Fama y trouve pire. La situation déjà désolante de la capitale s’est davantage aggravée. Mais, à l’extrême limite des horreurs de la ville, Fama découvre le camp et la prison. C’est le troisième espace qu’il fréquente.

« Comment s’appelait ce camp ? Il ne possédait pas le nom, puisque les geôliers eux-mêmes ne savaient pas. Et c’était bien ainsi. Les choses qui ne peuvent pas être dites ne méritent pas de noms et ce camp ne saura jamais être dit. D’abord on y perdait la notion de durée. Un matin, on comptait qu’on y avait vécu depuis des années ; le soir on trouvait qu’on était arrivé depuis des semaines seulement. Et cela parce qu’on y débarquait, toujours presque mourant, l’esprit … ivre de sommeil. » (pp.165-166)

Là, comme dans les roman qui font la satire d’un régime, Kourouma envoie son héros en prison comme pour dire, c’est à cela que conduisent les indépendances. Dans cet espace, Fama vit une véritable angoisse existentielle.

Cet espace déréalisé est non seulement espace de mort mais aussi espace d’une mythologie a-temporelle. Lorsque, par miracle Fama sort de prison, il tente de rejoindre Togobala. Mais ce retour est impossible. Fama est dépassé par le temps et la conséquence c’est qu’il est repoussé à la frontière. Kourouma semble dire que les indépendances c’est aussi le morcellement de l’Afrique. Ce qui importe désormais, pour le héros de Kourouma, ce n’est point l’errance mais plutôt la volonté de se faire une place, de trouver sa place. Malheureusement celle-ci ne se trouve que dans la mort, et même ici la place du nègre est précaire :

 « Le cimetière de la ville nègre était comme le quartier noir : pas assez de places ; les enterrés avaient un an pour pourrir et se reposer ; au-delà on les exhumait. Une vie de bâtardise pour quelques mois de repos, disons que c’est un peu court ! » (pp.25-26)

Le héros des Soleils des Indépendances est donc un véritable prisonnier des espaces d’aliénation. Il est condamné sans cesse à se déplacer. Pius Ngandu Nkashama explique :

« L’univers ainsi constitué correspond lui-même à l’incohérence des situations sociales et politiques. Les Soleils des Indépendances s’achevaient sur la mort du Prince des Doumbouya, en même temps qu’ils désacralisaient les cases d’initiation, les chefferies rituelles, en amplifiant l’irrationnel des ’’parties iniques’’, les horreurs des geôles de la ’’sécurité’’. » (Ecritures et discours littéraires, Etudes sur le roman africain, Paris, L’Harmattan, 1989, p.173)

 

Voilà donc qui justifie la démarche transversale que nous avons adoptée par rapport aux catégories spatiales qui s’expriment diversement dans le roman de Kourouma. Nous avons choisi, sans exclure les autres, de mettre l’accent sur les trois grands espaces que traverse Fama et d’aborder les autres espaces dans l’analyse de la symbolique de l’espace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une Lecture de l’Espace à Partir de sa Symbolique

 

Comme beaucoup de romanciers, Kourouma adapte la forme à son propos et réinvente ou réorganise à son usage les catégories romanesques. L’espace, dans Les Soleils des Indépendances est structuré de façon à ce qu’il rende compte de la décrépitude et du désenchantement. Le roman de Kourouma combine les paramètres de déstabilisation esthétique et culturelle au vécu quotidien des peuples pour faire éclore dans l’espace la désillusion, les « nombreuses et désagréables surprises qui attendaient » (p.83) Fama et par delà les africains sous l’ère des indépendances.  Le compagnon de voyage de Fama explique :

« Lui, Diakité, avait fuit son village, car son village était de la zone du Horodougou se trouvant en République populaire de Nikinai et le Nikinai c’était le socialisme (…) le socialisme, et le parti unique. » (p.83)

L’espace sous l’ère des indépendances est un lieu de violence et de dictature. Fama vivra cette violence dans son cœur et dans sa chair lorsqu’il fut une nuit conduit en prison sans qu’il sache exactement pourquoi. Pour Fama, le milieu est un lieu d’horreurs et d’agonies multipliées, où le personnage affronte la permanence de la violence :

« Ce camp était la nuit et la mort, la mort et la nuit. Tout s’y exécutait la nuit : le ravitaillement, les départs, les arrivées, les enterrements. » (p.160)

Ces conditions d’existence sont ici ignominieuses et attroces. La violence dans cet espace est totale, irruptive et irrationnelle. Elle dépasse les sphères de la morale et du corps supplicié.

L’espace ordinaire, celui que métaphorisent « Les Soleils des Indépendances » est un lieu où l’arbitraire, l’injustice, la xénophobie, la haine ethnique et tribale règnent en maîtres. On y perçoit presque à tous les niveaux la violence physique et ou morale, la souffrance, la mort. Cet espace est comme le montre l’itinéraire de Fama, un lieu de misères, d’angoisses quotidiennes, d’humiliations. Le système social injuste qui le régule nous amène à emprunter les mots de Fama pour simplement dire que c’est un lieu de violence et de bâtardise :

« Bâtard de bâtardise ! Gnamokodé ! (…) Le soleil ! le soleil ! le soleil des Indépendances maléfiques remplissait tout un côté du ciel, grillait, assoiffait l’univers pour justifier les malsains orages des fins d’après-midi. » (p.11)

L’espace géographique familier ( ville, village, marché, etc.) est dans son ensemble un lieu de confrontation, de damnation, de bâtardise et de violence.

A l’opposé de ce cadre maudit se trouve l’espace mythique, lieu d’accomplissement de sacrifices mais aussi de réalisation concrète de l’être. L’entrée dans cet espace du mythe est annoncée par la rupture du quotidien, autant dire de l’équilibre précaire du monde de Fama. La chute de Fama dans la lagune, l’attaque du caïman sacré et le déclenchement du coup de fusil déchaînent  les forces de la natures et plongent davantage l’univers dans le chaos, l’apocalypse du désordre total. L’équilibre du monde est atteint  :

« Les oiseaux : vautours, éperviers, tisserins, tourterelles, en poussant des cris sinistres s’échappèrent des feuillages, mais au lieu de s’élever, fondirent sur les animaux terrestres et les hommes. Surpris par cette attaque inhabituelle, les fauves en hurlant foncèrent sur les cases des villages, les crocodiles sortirent de l’eau et s’enfuirent dans la forêt, pendant que les hommes et les chiens, dans des cris et des aboiements infernaux, se débandèrent et s’enfuirent dans la brousse. » (p.192)

Tout est en désordre, le système du quotidien est brouillé. C’est dans ce sens que Pius Ngandu Nkashama parle de légendes qui se brisent, d’espaces qui perdent leurs centres et la dimension principale de leur équilibre (Ecritures et discours littéraires, op. cit., p.173).

L’équilibre rétablit, Fama redevient l’homme important de cet univers, celui qui maintenant chemine vers son Togobala du Horodougou. Mais, l’espace du quotidien est rompu par l’irruption du rêve qui confère le retour symbolique du prince intronisé et qui reprend ses attributs de prince.

 Fama entend dans les profondeur du rêve cette voix qui l’interpelle pour lui dire :

« Tu vas à Togobala, Togobala du Horodougou. Ah ! voilà les jours espérés ! La  bâtardise balayée, la chefferie revenue, le Horodougou t’appartient, ton cortège de prince te suit, t’emporte, ne vois-tu pas ? Ton cortège est dorée. » (p.194)

Comme pour marquer la fin d’une étape de la course et l’entrée dans une autre sphère par Fama, nous lisons :

« Soudain un éclair explose, éparpille l’air, le ciel et la terre, et le coursier se cabra au bord du gouffre. Fama tremblote. Une prière. Tout s’arrange doux et calme, la douceur qui glisse, la femme qui console, et l’homme, et la rencontre d’un sous-bois frais et doux, et les sables menus et fins, et tout se fond et coule doucement et calmement, Fama coule (…). » (pp.195-196)

Les jeux spatio-temporels font entendre des voix qui construisent des mondes où l’intime et le social se croisent mais également où l’ordinaire et le sacré se confrontent. Caïman sacré, Mânes des ancêtres, etc. autant facettes différentes du mythe qui participent de l’éclairage de la thématique spatiale. Le présent de la scène est ainsi chargé de tous les souvenirs du passé, ceux des mythes fondateurs :

 « Mânes des aïeux ! Mânes de Moriba, fondateur de la dynastie ! » (p.17)

L’analyse de ce dernier aspect montre également que l’espace demeure fortement tributaire d’un fonds de mythe et de références de toutes natures. Par la violence, Kourouma fait passer son héros dans l’inconscience et le rêve où il retrouve tous ses attribut de Chef. L’espace mythique est un lieu d’accomplissement.

 

 

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L’esprit qui a donc présidé à la présentation de l’espace en fonction du mouvement de Fama puis de la symbolique de cet espace même  relève du fait que nous concevons l’espace comme ayant une incidence directe sur les comportements du personnage. Egalement, c’est dans l’espace que nous saisissons le fonctionnement des rapports humains tels que vécu par l’expérience quotidienne de Fama.

Dans Les Soleils des Indépendances, Kourouma montre que d’une manière ou d’une autre le personnage est confronté à l’espace. L’espace lui sert alors de support pour donner sa vision personnelle du monde contemporain.

 

 

 

 

 

 ENS – FASTEF  //  2004 -2005

Sérigne Ben Moustapha DIEDHIOU

                 F1B2  L.M.

 



11/11/2010

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